Deux nouveaux albums de Messaoud Nedjahi, chanteur compositeur
L’honneur aux femmes
Le Midi Libre :16 Septembre 2008
L’un des pionniers de la chanson chaouie engagée, qui est également docteur en psychologie et écrivain, renoue avec ses Aurès natales dont il s’était géographiquement éloigné durant presque trois décennies. Il s’agit de Messaoud Nedjahi s’apprête à lancer deux nouveaux albums cette semaine.
Messaoud Nedjahi s’apprête à lancer deux nouveaux albums cette semaine. «Mes Aksel» et «Tulawin n’Tmurtinu» ont été enregistrés durant le mois d’août dans un studio de Batna et seront distribués par les éditions Aksel de Menaa. Le chanteur-compositeur, l’un des pionniers de la chanson chaouie engagée, qui est également docteur en psychologie et écrivain, renoue ainsi avec ses Aurès natales dont il s’était géographiquement éloigné durant presque trois décennies. «Ces deux CD sont à part. Ils constituent une rupture avec mon style habituel qui est surréaliste. C’est parce que j’ai été révolté de constater tout le conformisme vestimentaire et langagier qui s’est imposé ces dernières décennies. J’ai réagi en écrivant des chansons qui donnent la parole à des femmes qui ont senti qu’il fallait sauver leur liberté.»
En effet, chacune des chansons du CD «Tulawin n’Tmurtinu» (les femmes de mon pays) parle d’une femme d’exception. C’est notamment le cas de Fatima Ult M’hand, personnage célèbre de la région. Très fine poétesse, elle a eu le dessus sur le notable Ben Djelloun, à l’époque où les joutes poétiques étaient sanctionnées d’un gage pour le perdant. Ayant eu le dessus sur son adversaire en public, elle l’obligea à se déshabiller dans un café de Taghit où se déroulait le tournoi. «Il ne s’agissait pas de n’importe quelle compétition puisque les concurrents se relayaient, le dernier mot du premier vers devant être le premier du vers suivant, les vers devant rimer avec rigueur», déclare le chanteur admiratif. Cette histoire vraie démontre, s’il le fallait, les ressources poétiques et imaginatives des femmes. Quatre autres femmes sont à l’honneur : Ouahiba, Barka et Zerfa. Des femmes qui par leur parcours donnent une leçon de courage et de dignité. Ce n’est pas la première fois que Messaoud Nedjahi met sa musique et ses écrits au service des femmes qu’il admire. Pour rappel, son album Iwal (l’espoir) met en avant une de ses amies décédées dont il reste inconsolable. La chanson a été reprise en espagnol par la Mexicaine Silvia Berceril et a été également interprétée au Maroc.
Dans le CD, Mes Aksel, que l’on pourrait très approximativement traduire par «Monseigneur Léopard», l’auteur écrit face à la tragédie traversée par le pays :
«Aksel ! Ay aksel ! Matta ‘yen yuyen ?
Aksel ! Ô Aksel ! Que nous arrive-t-il?
Awal deg wcerwiq am unemmitti
La langue dans un tissu tel un mort
Di tnezzakt newwi t, negr’ it di tendelt
Que nous mîmes, tôt le matin, dans une tombe
Yud’f it am weltut tiwdi s ukkerrer
Tel un ectoplasme la peur éloignée par les incantations
Dans les deux albums, le chanteur s’accompagne uniquement de la guitare sèche, comme pour mettre en valeur la voix. Messaoud Nedjahi est surtout connu comme compositeur arrangeur de la chanteuse chaouie Dihya. Ses deux précédents CD sont A Yuddan et Iwal.
Par : Karimène Toubbiya
J’ai toujours aimé parler de la femme. Héroïne du passé ou beauté contemporaine. J’aime les femmes de mon pays. Ne dit-on pas chez nous : « Le plus homme parmi les Chawis est La Femme ». De nos jours alors que les hommes se font de plus en plus lèches culs les femmes semblent décidées de prendre le flambeau de notre identité. Elles sont toutes à l’image de leur ancêtre Dihya qui ouvre ce CD très particulier.
Iwal, la fille du printemps, (Naziha Ult Hmuda) fauchée dans un accident de voiture en pleine jeunesse alors qu’elle était un espoir pour l’Aurès. Elle se battait contre l’obscurantisme tant étatique que religieux. Elle disait qu’elle était la dernière femme libre de l’Aurès. A juste titre quand on voit ces bâches ambulantes couvertes d’un foulard quand ce n’est pas d’un tchador. Ses écrits, disparus pour la plus part, dérangeaient toutes les classes et toutes les vertus hypocrites de notre nouvelle société importée d’orient.
Tuta Ult Zerwal (Fatima Zeroual), censeur au lycée de jeunes filles à Tbatent refusa ce fatalisme qui fait de la femme est un être inférieur n’ayant droit à aucun savoir. Elle rêvait d’un Aurès érudit et où les femmes formeraient l’élite pensante. Fauchée dans un accident de voiture alors qu’elle préparait le plus grand spectacle d’expression berbère qui devait avoir lieu au stade olympique de la ville.
Tuta Ult Zayed (Fatima Yahia Bey-Nedjahi.) Poète, écrivaine amazigh, elle est une farouche défenseur de la langue Chawie. Elle traque les mots perdus et les fait revivre à travers des jeux radiophoniques. Jamais fatiguée et présente sur tous les fronts.
Zerfa Ult Buhadda (Zerfa Brahmia), une icône incontournable. Elle est l’Aurès dans toute sa splendeur. La femme libre par excellence. La danse, la poésie et le chant n’ont aucun secret pour elle. Elle en possède le génie créatif. Moderne, elle créa le pas de l’automobile. Une danse très originale à vous donner le tournis. Elle est la danse. Il n’y a pas d’Aurès sans cette artiste incomparable.
Mazuza Ult Buhbel, une autre reine de cœur, celle-là même qui créa le pas des juments, et le pas de la perdrix. Une voix exceptionnelle. Une grâce angélique. Une beauté rare. Lors des fêtes, elle éclipsait même les nouvelles mariées.
Mamma (Fettuma Ult Mhend), elle est la poésie personnifiée. Elle participait à des joutes d’éloquence où le perdant se dénudait complètement devant une assemblée de témoins. Il a fallut qu’on trichât pour la faire perdre et voir son corps qu’on disait d’une grande splendeur. Elle sortit de l’eau dans laquelle elle nageait pour prendre, toute nue, sa revanche sur le tricheur qui n’était pas insensible à sa beauté.
Bakka, Blila, Balla ou tout simplement comme elle aime bien le dire Yemmas n Salim Yezza (La maman de Salim Yezza). Elle se retrouva malgré elle en pleine tourmente et fut emportée par la tempête de la révolte. Trahie par les siens auxquels elle ne pardonne pas , elle se révéla une rebelle pure et dure à faire trembler les assises d’une société hypocrite faite de lèches culs et d’opportunistes. Elle eut droit aux violences physiques distillées par le gendarme et ses autres frères en uniforme. Elle défendit son mari, ses enfants et ceux de Tkukt emprisonnés pour leurs convictions amazigh. Elle se montra incorruptible malgré sa pauvreté. « Je ne sis pas Rome », dit-elle à ses marmousets agresseurs, « je ne suis pas à vendre ». Elle aida son autre fils, Salim, alors recherché par tous les chiens verts à travers l’Algérie. Elle triompha de tous et avec grande dignité.
Wahiba Ult Yezza est juste un espoir fauché par la Destin, le Ciel et la Providence alors qu’elle rêvait de balayer l’Arabe de sa rue,de sa terre, de son pays. Une Leucémie l’emporta à l’âge de 19 ans alors qu’elle avait son balai entre les mains. Une pensée tendre pour cette petite grande sœur.
Ton rêve se réalisera et ton pays sera libre de tous les jougs. Merci d’avoir existé même pour si peu de temps.
Toutes ces femmes ont un seul point commun, elles ne se battent pas pour la liberté, elles ont toujours été libres. Les voici gravés à jamais dans la matière, dans les esprits et dans les cœurs.
Messaoud NEDJAHI
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