Amancio Prada, jeune homme de 20 ans, quitte une Espagne triste, repliée sur elle-même, déroulant un quotidien terne, en direction de Paris, ville lumière. Destination éclatante. Nous sommes en 1969.
En ces temps de franquisme déclinant, depuis l’autre versant des Pyrénées, la France demeure la terre des libertés, de l’art et de la culture ; les bords de Seine s’imposent au cœur du décor. Le « petit » espagnol aux tuniques et aux cheveux longs réglementaires, fréquente d’abord les bancs de la Sorbonne, pour une tentative de maîtrise de sociologie rurale (« Prada étant une sorte de féminin inexistant de prado - le pré en espagnol » sourit aujourd’hui Amancio).
Ce ne sera pas encore la Rive Gauche et ses « troubadours » qu’il affectionne tant. Un crochet par le boulevard Malesherbes – où il habite les premiers temps - marquera la fin de ses espoirs de sociologue (« Le boulevard des mauvaises herbes » remarque Amancio en guise de clin d’œil à cet atavisme rural qui le poursuit. Adios, la Sorbonne. D’autres amphithéâtres, d’autres théâtres l’attendent. Bobino, où il tambourine dans l’espoir de grimper à l’affiche, l’accueille enfin quelques semaines en première partie de … Georges Brassens. Il y aura un avant et un après ! Plutôt un destin à Saint-Germain-des-Prés !
Il y édite son premier disque, Vida e Morte (1974- La Boite à Musique). Paris, il y passera cinq ans de bohème comme la rêvent tant d’étrangers. Puis ce sera le retour dans un pays libéré du joug de la dictature.
Mais la France s’incruste, demeure dans un petit coin de la tête. Et 34 ans plus tard, surgit Vida de Artista, des chansons de Léo Ferré réinterprétées. Autant qu’un hommage au poète c’est, comme il le dit si bien : « un hommage à mes années passées en France… Où je suis devenu un chanteur, un vrai «aficionado » professionnel, en tout cas. Cet hommage à Léo, ce disque, c’est comme boucler la boucle !… Comme revenir sur ses premiers pas… Et pour cela, quel meilleur compagnon que Léo Ferré?»
Entre temps, Amancio Prada est devenu un grand de cette tradition espagnole des cantautores, ces chanteurs à textes, souvent contestataires, toujours mélodiques (citons les plus remarqués en France : Paco Ibañez, Luis Eduardo Aute, Joan Manuel Serrat ou encore Luis Llach ou María del Mar Bonet).
C’est alors que l’on découvre un Amancio qui se distingue par ses choix littéraires. Dès son second album, il s’attaque aux vers de la grande poétesse galicienne du XIX° siècle, Rosalia de Castro. Puis l’apothéose : la mise en musique du « Cántico Espiritual » du poète mystique Saint Jean de la Croix. Les plus grandes scènes vont désormais l’accueillir : Teatro Real de Madrid, le Palau de la Música à Barcelone, El Piccolo Teatro de Milan, l’Odéon parisien…
Les profondeurs des mystiques, l’allégorie des troubadours, la douleur des grands poètes marqueront son œuvre : vingt-sept albums et plusieurs tours du monde, guitare en bandoulière.
Jusqu’à ce Vida de Artista. L’unique hommage en « espagnol » consacré à ce poète si « ibère », à Léo, qui a combattu, sans trêve, de ses vers le long ostracisme franquiste.
Et voilà donc une sorte de retour de flamme hispanique comme un coup de vent salutaire à l’orée d’un anniversaire : « A ti » (« A toi »), « La historia del amor » (« L’histoire de l’amour » - que Léo n’a jamais enregistrée) -, « Veinte años » (« Vingt ans »), « Vida de artista » (« La vie d’artiste »), « El tiempo del tango » (« Le temps du tango »), « Canción de otoño » (« Chanson d’automne »), « La memoria y el mar » (« La mémoire et la mer »)… « Cela ne s’est pas fait sans mal » reconnaît Amancio, « Il est bien plus difficile d’adapter une chanson qu’un poème. Il fallait que les vers gardent leur grâce, leur magie, leur force, mais aussi le rythme, l’accent, et le tout d’une manière spontanée ! ».
C’est ainsi qu’Amancio Prada parvint à tirer des lignes continues, unissant deux univers linguistiques, harmonisant ses métaphores. Et comme compagnons de route, il s’est adjoint un quatuor à la musicalité mêlée : José Luis Ordoñez, alias Josete, à la guitare «flamenca» ; Cuco Pérez, accordéon « cajoleur et gouailleur », Carlos Ibañez, contrebasse « envoûtante » ; Pablo Martín, percussions « délicates ».
Et au détour d’un virage, enfin, un couple guests : Agnès Jaoui et Chano Domínguez (pianiste flamenco-jazz originaire de Cadix). « Agnès a été comme un cadeau tombé du ciel » souligne Amancio, levant ses yeux verts vers l’azur castillan. C’est à Madrid, que la rencontre eut lieu. « Léo Ferré est le chanteur préféré de mon papa » avoue l’actrice-réalisatrice parisienne… « Alors, lorsque j’ai écouté les premières maquettes, je n’ai eu qu’une envie : participer à ce disque ». « Chante alors »… lui suggéra Amancio, regard profond et main tendue d’un superbe hidalgo. Ce fut chose faite sur « Veinte años » et sur cette splendide version à deux voix, à deux « talents » : « Vida de Artista ».
Espero que tengas suficiente felicidad para hacerte dulce, suficientes pruebas para hacerte fuerte, suficiente dolor para mantenerte humano, suficiente esperanza para ser feliz, las personas más felices no siempre tienen lo mejor de todo. La felicidad espera aquellos que lloran, aquellos que han sido lastimados, aquellos que buscan, aquellos que tratan, porque sólo ellos pueden apreciar la importancia de las personas que han tocado sus vidas. No puedes ir feliz por la vida hasta que dejes ir tus fracasos pasados y los dolores de tu corazón. (Teresa de Calcuta)