|
I ) A la recherche d’une identité perdue ?
Une majeure partie des créations de Maria s’articule autour d’une problématique très actuelle de nos sociétés démocratiques occidentales : la question de l’identité. Par exemple, dans son autoportrait, Maria a rendu aveugle, muet et sans expression le visage de Marilyn Monroe. Les traits, le caractère, la singularité de cette dernière sont découpés, arrachés, mutilés, anéantis, dispersés. Dans ce travail de déconstruction, l’image Marilyn a perdu sa sensualité, sa beauté, sa féminité, son charme. Sa réalité. Sa présence. Norma Jean Mortenson devenue Marilyn, puis Marilyn métamorphosée en image, image elle-même mythifiée, élevée au rang d’icône, sont dissoutes instantanément dans cette image mortifiée, dans cette image vidée de substance. Ne subsiste que le vide du masque : masque immonde, violé et violent, d’où toute humanité a disparu. Mais ce masque n’était-il pas déjà celui d’une femme arrachée à elle-même, déjà rendue absente à sa propre existence par la fantasmagorie qui émanait de l’Image ?
Dans cette peinture, son visage s’ouvre, béant, déchiré, mutilé.. Dans les orbites et en lieu et place de la bouche s’ouvre un horizon : celui de la peinture. Ainsi, derrière le masque, la peinture apparaît comme un bruit de fond. Bruit inaudible, insaisissable, incompréhensible peut-être, mais qui constitue la toile inconsciente, le paysage de nos existences : derrière l’illusion du masque se cache le miroir de la représentation, de cette représentation dans laquelle notre quête d’identité pourrait s’aventurer, se rechercher, se trouver.. Mais ces ouvertures sont elle-mêmes griffées, barrées, scarifiées. L’accès à cet horizon de la représentation nous est-il dorénavant interdit ? Sommes-nous d’ores et déjà persona non grata ? L’accès au mystère qui s’y déroule nous est-il prohibé, caché ? Le rêve d’une possible quête se brise et l’on se retrouve enfermé au dehors : la peinture nous a dérobé notre propre secret.. Peut-on encore se saisir d’une identité, se convaincre de son existence ? Le corps pourrait-il être le lieu d’une présence, de l’existence d’une identité ?
Peut-on matérialiser un sens.. avec nos sens ? En tant que médium nous permettant d’appréhender le monde, le corps pourrait-il être notre « planche de salut » ou, du moins, constituer un rempart contre l’absurdité de l’existence ? Rien n’est moins sûr.. Les sensations ne sont-elles pas elles-mêmes illusions ?
Dans le travail de Maria, le corps se montre et se dessine. Il se présente à nous dans toute sa complexité : à la fois apparence et lieu d’une présence plus profonde.. Mais il se cache et s’entoure de mystère car il se méfie de toute interprétation hâtive. Et, du fond des apparences de la peinture, il nous défie.
En effet, l’hypocrisie et la culture de masse de nos sociétés nous empêchent d’avoir un regard « innocent », premier, direct envers le corps : des interférences, des dissonances mettent à mal notre perception, notre approche vis-à-vis de lui. Réduit à n’être qu’un produit parmi d’autres, consommable et à consommer, il s’est « opérationnalisé », objectivé, dépersonnalisé.
Avec le christianisme, le corps se devait de disparaître, d’être condamné, voire damné. De nos jours, avec la publicité et la pornographie (cette dernière latente mais devenant de plus en plus manifeste dans notre appréciation, notre décryptage des images), le corps se doit de jouir, de se libérer à tout prix. Cette « libération » du corps, en tant qu’objet du jouir, promeut une nouvelle obligation de la performance et de l’opérationnel. L’obscénité ainsi créée par l’obligation de réel, de « vrai » et par le porno sourd de toute notre culture télévisuelle et publicitaire. Qu’elle provienne des reality-shows, de la pornographie pure, de la transparence à laquelle la « Réalité Intégrale » nous soumet, l’obscénité qui se généralise nous somme de tout montrer : nos vies, nos corps, nos désirs, nos peines, nos fantasmes, notre irréductible banalité, notre vacuité sous peine de ne pas avoir droit à l’existence. Mais avec cette obligation de performance, de production de signes du jouir, du faire, de la libération, le corps disparaît au profit d’une fonction, d’une opération, d’une obligation.. Ainsi, le propre de l’individu, ce qui fait son indivisibilité, sa personnalité, son étrangeté, sa singularité, ce qui constitue le secret de son existence au monde, disparaît au profit d’une obscénité de la transparence où tout est dit, vu, absorbé, annihilé dans le même et le quelconque, dans l’insignifiant et le banal...
A cette dépersonnalisation insidieuse mais brutale, lente mais inexorable, Maria oppose la singularité sensuelle de sa peinture. Le corps s’y cache, y apparaît par touches parcimonieuses, ou y est violemment découvert. Il apparaît en filigrane, se recouvre de peinture. Ou s’évoque en double, en esquisse.. Présence sensuelle dans la peinture même, dans les marques, les coups imprimés dans la toile. La peinture devient même carnation, elle en reconstitue les défauts, les beautés, les maladies, elle en évoque la douceur, la sanguine chaleur, les secrets.. Pas uniquement figurée, la sensualité du corps apparaît dans le geste même grâce auquel s’est constituée la toile.. Mais le corps se dérobe sans cesse.. Apparaissant ici, prenant forme ailleurs, il glisse indécis, indistinct et incertain.. Et sa forme exprime toujours autre chose.. En effet, spectrales ou traces primitivement inscrites dans et par la peinture, les figures du corps ne nous délivrent pas n’importe quel message : elles s’habillent de leur caractère insaisissable, de leur altérité.. Le corps est ici toujours peinture, représentation faite de pigments, de traces, de restes et non pas simple image.. Il ne se donne pas à voir selon un rapport direct de consommation, il demande quelque chose en échange.. Il nous regarde. Et à son regard nous nous devons de répondre. Nous devons y répondre avec nos fantasmes, nos spectres, notre imaginaire.. Notre altérité propre. Mais aussi en remettant en jeu nos constructions mentales, elle-mêmes fabriquées par la culture industrielle de l’entertainment, du divertissement et que nous ingérons, digérons sans plus nous en rendre compte. Ainsi, le corps représenté nous échappe encore, cédant la place à nos questionnements, à nos interrogations, à nos projections. S’amusant de notre perte de repères, de notre déstabilisation, de notre égarement, il se fraie un chemin à travers nos fragiles certitudes et nous amène à nous confronter à une partie inconnue de nous-mêmes : à l’Autre que nous sommes pour nous-mêmes. Ce que nous considérions comme notre identité est à nouveau fortement malmené.
D’ailleurs, comment se constitue cette soit-disante « identité » si ce n’est selon les stéréotypes véhiculés par la culture et l’éducation de masse, outils puissants d’une riche industrie occidentale, et les lois restrictives d’un « humanisme » démocratique éclairé uniquement par les lanternes d’un nouvel ordre moral mondialisé ? Stéréotypes qui, même s’ils évoluent, se détournent, se retournent et s’inversent, perdurent et conservent leur puissance référentielle, constituant la base de notre normalité, de notre pensée, de notre rapport au monde. Peu à peu, l’identité se montre bel et bien comme une quête impossible, un miroir aux alouettes, une course aux illusions, une diffraction définie dans le Même.
Aussi, Maria, dans son travail, met-elle en scène cette dissémination, cette irradiation dans tous les domaines de notre culture d’une seule et unique pensée dominante par l’usage répété du recyclage. Recyclage d’images, d’icônes de notre culture, de gestes d’artistes. Ainsi en est-il de Marilyn Monroe, mais également de figures connues ou inconnues, stéréotypées, et de l’évocation du travail d’autres artistes (Warhol, Basquiat, etc.) qui ne manquent pas de faire jour en nous à une nostalgie, un désir, une envie, un attachement, un imaginaire particuliers… Ce recyclage conscient et caustique nous montre à quel point la nouveauté s’est absentée de notre univers de pensée, à quel point notre culture se perd dans des références éculées, ne joue plus que d’un renouvellement honteux et se réduit de plus en plus à de la consommation, du communicationnel, de l’informationnel et du « mémoriel »... Dorénavant, peu de choses sont le fruit d’une création. L’emprise de cette culture sur notre imaginaire est telle que nous en sommes réduits à l’acceptation, voire à la résignation au déjà-vu, au déjà-fait, déjà-pensé... Ce que dénonce Maria en jouant de ces formes, en les recyclant, en les transmutant, en en brisant la surface glacée et intouchable, en les mettant dans des situations inédites, en en déchirant l’iconographie.. Travail d’iconoclaste en même temps que quête d’un introuvable état originel, la peinture de Maria questionne notre place dans la culture actuelle au regard du passé mais les yeux rivés au cyclone du présent.
Et cette culture dominante, hégémonique qui nous environne, nous forme et nous fabrique, comment l’artiste, en tant que femme, la vit-elle ? Il n’est pas vraiment novateur de dénoncer l’emprise du masculin sur la conception, la compréhension, la fabrication de l’intelligence du Féminin. Il serait long de remonter jusqu’aux âges primitifs du christianisme, de Saint Augustin, entre autres, pour en démontrer la profondeur, l’ampleur et la durée. Mais le fait est là : le Féminin tel que nous le concevons dans notre culture occidentale est pur et unique produit du Masculin. « Le continent noir » (Freud) de la sexualité féminine n’a jamais été exploré si ce n’est par des colonialistes qui y ont imposé leurs savoirs, leurs méthodes, leurs compréhensions. Rien ne nous est connu de son altérité radicale, de sa réalité intrinsèque, de sa singularité.. En tant que « présence au monde », nous ignorons ce qu’est le Féminin. Ainsi, toutes les images de la femme telles que nous les connaissons aujourd’hui ne sont que la projection d’un fantasme masculin. Maria, en se faisant iconoclaste, tente de détruire cette domination. L’icône Marilyn en est la première victime. Ce sex-symbol mythique se doit de disparaître pour laisser place au Féminin. Ainsi, s’exprime la volonté de l’artiste de déconstruire cette image fallacieuse, cette imposture. Mais, comment briser la surface glacée de ce miroir aux mille et un éclats dans lequel le Féminin a été enfermé, s’est résorbé, a peut-être même disparu ? Maria n’a de cesse d’y porter des coups, de l’écharper avec les armes que sont l’art et la peinture… L’image se fendillera-t-elle, Maria créera-t-elle la brèche suffisante qui pourra permettre de libérer ce Féminin tenu au secret ?
II ) L’altérité ou Le Kong
Force de la nature qui traverse, déchire le voile dont nous avons voulu le recouvrir pour mieux nous cacher à notre fragilité, le Kong s’expose et explose dans les toiles de Maria. Face à l’énormité du tragique, du fatal qu’il représente, nous avons construit, fabriqué, érigé un monde, une réalité sensés nous protéger de son pouvoir dévastateur. Sensé le domestiquer, le dominer, le faire disparaître, ou du moins le rendre impuissant, toute notre industrie du sens et de technique s’effondre lorsqu’il paraît de nouveau. Nous avons apposé un masque, un maquillage composé de nos objets concrets, techniques, de nos systèmes de pensées, de nos constructions mentales, sociales sur les choses. Nous les avons entourées de nos mots, les avons apprivoisées avec nos concepts, les avons domestiquées avec nos images, les avons adoucies de sensibilité, les avons schématisées, simplifiées sous forme de plans, cartes et mesures, les avons vidées de leur originalité, de leur altérité, de leur singularité, nous les avons rendues au monde selon notre anthropocentrisme forcené, les avons enfermées dans les sciences, dans le compréhensible, dans l’Idée. Les croyant ainsi définitivement mises au rebut, sorties de l’histoire, apprivoisées, amadouées, maîtrisées, rendues serviles.
Mais le Kong apparaît, écarte le voile et montre la violence que nous avons voulu retirer du monde alors que nous avions juste réussi à poser sur elle le masque de la banalité. Et, à travers cette banalité lisse, glissante et sans profondeur où tout enjeu véritable s’est retiré, à laquelle nous avions forcé les éléments à se conformer, grâce à laquelle nous voulions les tenir « tranquilles », apaisés et apaisants, réapparaît la force brute, fatale du Kong. La violence du vivant ne répondant qu’à sa seule « volonté de puissance ».
En effet, n’est-ce pas la « volonté de puissance » qui naît d’elle-même, s’abreuve à sa propre source et vit pour elle-même qui surgit avec le Kong? Volonté de vivre bien différente de notre monde de production et de consommation. La tyrannie de l’efficace, de l’opérationnel, du rationnel est détruite, brisée quand apparaît la force du fatal, de l’événement, cristallisée dans la peinture de Maria sous la forme de Kong.
Le Kong est. Il refuse à présent le sobriquet de « King », qui n’est, pour lui, que l’assujettissement à un ordre, à une hiérarchie qui lui est étrangère. Le Kong est et sera, en dehors de tout ordre préconçu, pré-pensé, en dehors de toute présence humaine. Il est la déchirure béante s’ouvrant en notre monde policé, contrôlé, ordonné, hiérarchisé, sensé. Kong comme l’insensé, comme le fatal qui surgit de « l’outremonde », qui nous revient transfiguré et démultiplié, alors que notre seul désir était de le recouvrir, de l’infirmer, de l’enfermer dans la prison du sens, du compréhensible, du langage, de la science, de la technique, de l’ordre. Kong se suffit à lui-même et brise le miroir de la réflexion bien-pensante dans laquelle nous nous mirons et nous enfermons nous-mêmes.
Il nous saisit et nous oblige à sortir de notre indifférence. Il nous prend en otage, comme il prend en otage la peinture dans laquelle il apparaît. Il l’inonde de sa présence. En brise l’harmonie provisoirement pour y ramener un ordre différent, de lui seul connu. Maria se fie à lui, se laisse transporter par sa dynamique, par son mouvement. Est-ce elle qui est prise en otage par lui, est-ce que c’est elle qui l’utilise à ses propres fins ?
Ou se sont-ils rencontrés dans la peinture et liés selon un pacte d’eux seuls connu?
L’impact de la peinture de Maria se trouve là : dans ce qu’elle refuse de nous montrer, dans ce qu’elle recouvre et, dans le même mouvement, nous donne à voir. Jeu du visible et de l’invisible où nos spectres prennent forme et se déforment, se diffractent dans une myriade de possibilités. Possibilités contenues par les profondeurs de la peinture de Maria. Travaillée et retravaillée jusqu’à épuisement de la toile, sa peinture nous raconte le combat qui se noue entre l’artiste et sa création et dont l’issue n’est jamais sûre.
AXEL DELAUNEY
|